- La vente d’adresses IPv4 de 7,5 millions de dollars de Nortel a failli échouer lorsqu’un registre a affirmé que les adresses n’étaient pas une propriété.
- Un détaillant de vêtements disparu a dû être ressuscité devant les tribunaux parce que personne n’avait remarqué sa collection de numéros d’une valeur de 2 millions de dollars.
Quand les numéros deviennent une propriété
Lorsque Nortel Networks a déposé le bilan en 2009, son actif numérique le plus précieux n’était ni ses brevets ni ses équipements, mais 666 624 adresses IPv4. La vente consécutive à Microsoft pour 7,5 millions de dollars a failli échouer lorsque l’American Registry for Internet Numbers (ARIN) est intervenu, affirmant que les adresses n’étaient pas une propriété et ne pouvaient pas être vendues « libres et quittes » des politiques du registre.
Industrie Canada a appuyé ARIN, déclarant que « les numéros Internet ne sont jamais devenus la propriété des personnes autorisées à les utiliser ». Le juge des faillites américain Kevin Gross a rejeté ce point de vue en avril 2011, statuant que les adresses héritées attribuées avant l’existence d’ARIN pouvaient être vendues comme des biens. Microsoft a signé un Legacy Registration Services Agreement après la vente, mais a notamment contourné l’évaluation standard basée sur les besoins d’ARIN, établissant ainsi que les tribunaux de faillite pouvaient passer outre les contraintes des politiques des RIR.
Douze ans plus tard, un détaillant de vêtements de Toronto appelé Dylex a dû ressusciter sa procédure de faillite morte après qu’un consultant en informatique a découvert que 65 000 adresses IPv4 étaient encore enregistrées à son nom. L’actif était resté invisible aux yeux des créanciers en 2007. En 2022, il valait plus de 2 millions de dollars, mais seulement si les syndics pouvaient satisfaire aux exigences de transfert basées sur les besoins d’ARIN, qui n’existaient pas lors de la première faillite de l’entreprise.
Ces cas ne sont pas des hypothèses. Ils sont les points d’origine documentés d’un marché qui a depuis traité 56 629 transactions de transfert, ne laissant que 4,6 millions d’adresses IPv4 dans le pool mondial gratuit à la fin de 2024.
Le corpus réglementaire fragmenté
Ce qui avait commencé comme un système de coordination technique est devenu un paysage réglementaire fragmenté où cinq registres Internet régionaux régissent un marché se négociant entre 18 et 45 dollars l’adresse, avec des règles contradictoires qui peuvent bloquer des actifs, retarder des fusions et forcer des entreprises à maintenir des structures d’entreprise parallèles simplement pour détenir des blocs de numéros.
L’approche européenne (RIPE NCC): axée sur les transferts avec un minimum de frictions. Aucune justification basée sur les besoins n’est requise pour les mouvements intra-régionaux, mais une période de détention de 24 mois s’applique à tous les transferts, y compris les fusions et acquisitions, empêchant ainsi la spéculation rapide.
L’approche nord-américaine (ARIN): axée sur la conservation. Les bénéficiaires doivent démontrer un besoin pour une offre allant jusqu’à 24 mois. Un « gel des sources » de 12 mois empêche les vendeurs de recevoir de nouvelles allocations immédiatement après un transfert. Les adresses héritées bénéficient de droits de propriété plus forts, mais exigent une gestion prudente des risques d’intervention.
La contrainte Asie-Pacifique (APNIC): maintient une restriction de cinq ans sur le transfert des adresses allouées à partir de son dernier pool /8 (103/8), une politique qui s’applique même aux adresses acquises par le biais d’acquisitions d’entreprises.
Une stratégie légale à Amsterdam – acquérir des adresses pour une détention spéculative – peut violer les exigences basées sur les besoins d’ARIN en Virginie. Cette divergence oblige les opérateurs multinationaux à maintenir des entités juridiques et des systèmes comptables distincts pour leurs avoirs en IP dans chaque région.
Les mécanismes des actifs bloqués
Les restrictions de transfert créent désormais des risques de liquidité dans toutes les régions des RIR. L’étude des 56 629 transferts enregistrés depuis 2012 révèle qu’environ 26 % impliquent une fragmentation – la division de blocs plus grands en blocs plus petits. Cela réduit l’efficacité du routage et peut entraîner une décote de 15 % à 30 % des valorisations.
Les transferts inter-régionaux exigent des politiques réciproques et compatibles entre les RIR et peuvent prendre des mois de plus que les transactions intra-régionales. Pour les activités de fusion-acquisition mondiales où les actifs IP doivent franchir les frontières des registres, cela crée une complexité de diligence raisonnable qui n’existait pas il y a dix ans.
Les coûts cachés s’accumulent. Les entreprises opérant dans plusieurs régions RIR peuvent avoir besoin d’entités juridiques distinctes, d’équipes de conformité dédiées et de systèmes comptables parallèles rien que pour gérer leurs avoirs en numéros – des frais généraux qui n’existent pas pour d’autres classes d’actifs.
L’impératif d’audit
L’expérience de Dylex démontre que les avoirs IPv4 peuvent rester cachés pendant des années, pour refaire surface sous forme de passifs complexes. Le cas de Nortel montre que, bien que les adresses héritées puissent bénéficier de droits de propriété plus forts, elles exigent toujours une gestion prudente face à l’intervention des RIR.
Pour les détenteurs actuels, le cadre d’action est simple. Cartographier chaque bloc à sa région RIR et identifier les périodes de rétention obligatoires. Surveiller les processus d’élaboration des politiques qui peuvent modifier la transférabilité avec un préavis limité. Intégrer la diversification régionale dans la stratégie d’acquisition, mais tenir compte des coûts d’interface entre registres.
Le marché IPv4 est passé du statut de détail technique à celui de classe d’actifs réglementée, régie par cinq cadres politiques distincts. Alors que les 4,6 millions d’adresses restantes dans le pool gratuit s’amenuisent, les entreprises qui éviteront les actifs bloqués seront celles qui traiteront ces numéros non pas comme une infrastructure invisible, mais comme une propriété réglementée soumise à des régimes de conformité régionaux qui peuvent faire ou défaire les valorisations des bilans.

