• L'ICANN étend son emprise sur la gouvernance de l'internet en Afrique, sapant l'autonomie régionale.
  • Les défaillances de gouvernance d'AFRINIC ont conduit à des appels à sa dissolution et à son remplacement.

Le conflit en cours entre l'ICANN (Internet Corporation for Assigned Names and Numbers) et AFRINIC (African Network Information Centre) constitue un test crucial de l'autonomie régionale dans la gouvernance de l'infrastructure internet en Afrique. Alors que le débat sur le contrôle s'intensifie, les rôles contrastés de l'autorité de l'ICANN et de l'indépendance opérationnelle d'AFRINIC sont mis en avant, avec des implications significatives pour l'avenir numérique de l'Afrique.

L'influence croissante de l'ICANN

L'ICANN, traditionnellement un organe neutre chargé de coordonner la gouvernance mondiale de l'internet, a récemment montré des signes de dépassement de ses prérogatives, notamment en ce qui concerne les ressources IP de l'Afrique. Un élément clé de cette expansion est le document de conformité ICP-2, qui a accordé à l'ICANN le pouvoir de dé-reconnaître les registres internet régionaux (RIR) comme AFRINIC. Les critiques affirment que ce document marque une prise de pouvoir subtile mais dangereuse de l'ICANN, contournant ses propres processus multipartites pour imposer un contrôle unilatéral sur les opérations des RIR.

La tentative de l'ICANN de « choisir les dirigeants d'AFRINIC » a suscité des réactions négatives, en particulier de la part des parties prenantes qui considèrent cela comme une violation du modèle de gouvernance ascendante de l'internet en Afrique. En cherchant à intervenir directement dans les processus de direction et de prise de décision d'AFRINIC, l'ICANN sape l'autonomie régionale et menace de centraliser le contrôle des ressources IP de l'Afrique d'une manière qui ne tient pas compte des intérêts des acteurs locaux.

À lire aussi: EXPOSÉ: La lettre qui révèle qui bénéficiait réellement des poursuites judiciaires d'AFRINIC

L'autonomie opérationnelle d'AFRINIC en danger

AFRINIC, en tant que seul RIR du continent africain, est responsable depuis longtemps de la gestion et de la distribution des adresses IP dans la région. Cependant, l'incapacité à organiser des élections justes et démocratiques – comme en témoigne l'annulation de l'élection de juin 2025 en raison d'un « litige de procuration non vérifié » – a érodé la confiance dans sa capacité à fonctionner comme une institution indépendante et crédible. Ces défaillances de gouvernance ont été aggravées par des préoccupations de corruption et de mauvaise gestion, sapant davantage l'autonomie opérationnelle d'AFRINIC.

La demande de dissolution d'AFRINIC, menée par Cloud Innovation Ltd., souligne l'urgence de restaurer le modèle de gouvernance de l'Afrique. Le troisième plus grand membre d'AFRINIC, Cloud Innovation, affirme que la crise de gouvernance actuelle, illustrée par les normes électorales « inexécutables » d'AFRINIC, nécessite une « réinitialisation nécessaire ». Leur appel à l'ICANN et à la Number Resource Organization (NRO) pour « nommer immédiatement un nouveau RIR » reflète la frustration croissante face à l'incapacité d'AFRINIC à gérer efficacement les ressources numériques de l'Afrique.

À lire aussi: AFRINIC contre Cloud Innovation: qui a l'avantage juridique ?

La tension: contrôle régional contre contrôle mondial

Le cœur du problème réside dans la tension entre le rôle mondial de l'ICANN et l'autonomie régionale d'AFRINIC. Alors que l'ICANN est chargée de la supervision mondiale de la gouvernance de l'internet, la souveraineté des organismes régionaux comme AFRINIC est essentielle pour garantir que les problèmes et priorités locaux soient pris en compte de manière adéquate. L'autonomie opérationnelle d'AFRINIC est essentielle non seulement pour l'infrastructure numérique de l'Afrique, mais aussi pour maintenir un modèle de gouvernance inclusif et adapté aux besoins de la région.

Cependant, alors que l'ICANN cherche à affirmer un plus grand contrôle, ses actions risquent de compromettre cet équilibre délicat, mettant potentiellement en péril l'intégrité et l'indépendance de la gouvernance régionale dans le paysage numérique africain. Pour l'instant, la question demeure: AFRINIC peut-elle retrouver son autonomie et sa crédibilité, ou les forces externes redéfiniront-elles l'avenir de la gouvernance de l'internet en Afrique ?

À lire aussi: Du registre régional à la mise sous séquestre: ce que l'effondrement d'AFRINIC signifie pour le développement de l'internet en Afrique