Résumé
- De 1993 à 2001, George Sadowsky dirigea le groupe bénévole qui organisa les ateliers de formation réseau de l’Internet Society pour des participants de plus de cent pays.
- Leur résultat le plus révélateur ne fut pas le nombre d’inscrits, mais le passage d’anciens élèves au rôle de formateur et la constitution d’un réseau professionnel capable de résoudre des problèmes sans revenir au centre.
Analyse
À Prague, en juin 1994, 25 formateurs accueillirent 162 participants venus de 62 pays. Quatre parcours fonctionnaient en parallèle. Les chiffres disent l’ampleur logistique, mais ils disent peu du pari véritable : faire tenir en une semaine assez de pratique, de méthode et de confiance pour que le savoir continue de circuler ailleurs.
Cet objectif distinguait les Developing Countries Network Training Workshops d’une simple démonstration technologique. Monter une liaison est un projet ; savoir l’exploiter lorsque la topologie, le fournisseur ou l’équipe changent est une institution. Les ateliers ne pouvaient pas fabriquer cette institution à la place des pays participants. Ils pouvaient toutefois donner aux ingénieurs les moyens de ne plus traiter le diagnostic venu de l’extérieur comme une autorité incontestable.
Le parcours de George Sadowsky explique cette attention à la capacité plutôt qu’au matériel. Entre 1973 et 1986, il travailla pour les Nations unies sur le transfert de technologie dans plus de 50 pays en développement, dont 20 en Afrique. Il dirigea ensuite l’informatique et les réseaux universitaires à Northwestern University puis à New York University. Sa biographie à l’Internet Society lui attribue également, avec Larry Landweber, la formulation en 1994 de la Leland Initiative de l’USAID, destinée à soutenir les premières connexions de 20 pays africains.
Le programme de formation se trouvait au croisement de ces deux mondes. Le développement apportait la question de l’accès ; les réseaux universitaires, celle de l’exploitation quotidienne. D’après l’Internet Hall of Fame, neuf éditions eurent lieu entre 1993 et 2001 et réunirent plus de 1 500 responsables de plus de cent pays. On y apprenait à se connecter, mais aussi à construire des réseaux nationaux routés, à organiser l’exploitation, à gérer les services et à aborder la gouvernance. La connexion n’était donc que le premier chapitre du cours.
Les archives du conseil de l’Internet Society montrent comment le dispositif cherchait sa forme. Après Prague, les administrateurs envisagèrent davantage de sessions et un groupe permanent de formation. L’année suivante, ils soutinrent les ateliers régionaux tout en voulant conserver la responsabilité du programme pédagogique. Landweber et Sadowsky devaient examiner les propositions. Ce n’était pas un détail administratif : distribuer l’enseignement sans perdre un socle technique commun est précisément la tension d’un réseau qui veut grandir.
En 1996, environ 260 étudiants de 99 pays suivirent quatre parcours en anglais et un en français, encadrés par 45 formateurs. Certains formateurs étaient d’anciens élèves. Cette information minuscule pèse davantage que les totaux. Un cursus devient une capacité locale lorsqu’il produit des personnes capables non seulement d’appliquer une procédure, mais aussi de l’expliquer, de la contester et de la transmettre.
Le compte rendu du conseil ajoutait une affirmation spectaculaire : toutes les nouvelles connexions nationales de 1993 à 1995 auraient bénéficié de l’implication active d’anciens élèves. Il faut la laisser à sa juste place, celle d’un rapport institutionnel contemporain, et non d’une preuve indépendante. Aucune salle de cours n’a, à elle seule, connecté un pays. Il fallait des opérateurs locaux, des universités, des administrations, des lignes, des budgets et des décisions politiques. La présence d’anciens élèves dans ces équipes indique néanmoins qu’ils n’étaient pas cantonnés au rôle d’usagers.
À Kuala Lumpur, en 1997, les problèmes de fourniture de connectivité furent résolus avec l’aide de MIMOS et de Telekom Malaysia. L’épisode renverse l’image commode d’un savoir qui descendrait du Nord vers une salle d’attente. Le fonctionnement du cours dépendait lui-même des compétences et des relations locales. La panne était un exercice d’interdépendance réelle.
Puis l’économie du modèle centralisé devint visible. En 1999, les parcours en anglais et en français nécessitèrent notamment le transport d’environ 2 000 livres de manuels, et l’opération devait enregistrer une perte. Le conseil constatait que l’objectif initial de connectivité de base était en grande partie atteint et que les besoins devenaient plus avancés. Un compte rendu ultérieur mentionna 2 500 personnes formées dans le programme plus large des Network Training Workshops et jugea le modèle central à bout de souffle.
Ce chiffre de 2 500 ne doit pas être confondu avec l’estimation rétrospective de Sadowsky : environ 1 500 participants sur dix ans pour la série destinée aux pays en développement. Les périmètres ne sont pas identiques. Leur écart rappelle aussi que le nombre de sièges occupés mesure mal l’autonomie. Une personne formée sans accès aux équipements ni mandat d’agir reste dépendante ; une autre, autorisée à intervenir et reliée à des pairs, peut transformer toute une équipe.
Sadowsky évoqua plus tard 30 à 40 bénévoles mobilisés chaque année. Il insista surtout sur la communauté internationale maintenue par courrier électronique après les ateliers. Des participants rejoignirent des ministères, des associations et des entreprises. Dans un environnement où le support fournisseur était inégal et la documentation difficile à obtenir, savoir à quel collègue écrire lors d’une panne constituait une véritable infrastructure.
Le programme dut donc apprendre à dépasser son propre succès. Les archives envisagent des chapitres, des Sustainable Internet Training Centers et des modèles régionaux enracinés localement. En 2001, un Advanced Networking Workshop dirigé par Sadowsky et Alan Greenberg marquait déjà le déplacement vers des besoins plus complexes. L’enjeu n’était plus seulement de transmettre un premier savoir, mais d’empêcher que le centre de formation ne devienne un nouveau goulot d’étranglement.
Il serait trompeur de raconter cette histoire comme l’exportation d’un Internet fini. Les participants apportaient la connaissance des institutions, des coûts, des langues et des usages auxquels le réseau devait répondre. Les bénévoles apportaient des pratiques partagées et l’accès à une communauté d’ingénierie. Sadowsky donna une continuité à cet assemblage et accepta le bon critère de réussite : une formation est arrivée à maturité lorsque ses élèves peuvent former, adapter et réparer sans demander la permission à ceux qui ont commencé le cours.
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