Résumé
- Sur les cinq communes qu’Oracle a nommées en janvier 2026 pour héberger son infrastructure d’IA associée à OpenAI, une seule présente une capacité opérationnelle confirmée indépendamment : Abilene, au Texas, avec deux bâtiments de 980 000 pieds carrés supportant plus de 200 MW de charge informatique, utilisés par Oracle Cloud Infrastructure pour le compte d’OpenAI.
- Deux sites sont en construction physiquement vérifiable mais inachevée : Project Jupiter, dans le comté de Doña Ana au Nouveau-Mexique — déclaré achevé à 26 % par un dirigeant d’Oracle, avec le processus de permis sur la qualité de l’air suspendu par la Cour suprême de l’État et un avis de force majeure rapporté par la presse — et Saline Township, dans le Michigan, où deux des trois bâtiments prévus sont hors d’eau et où l’audience sur le permis de rejet d’eaux usées reste pendante.
- Port Washington, dans le Wisconsin, détient ses permis d’État mais son raccordement au réseau reste en instruction devant le régulateur ; Shackelford County, au Texas, n’a pratiquement aucune trace publique en dehors du registre d’Oracle et d’un unique article de presse dont les spécificités n’ont pas pu être vérifiées.
- La méthode est reproductible : face à une capacité annoncée, exiger des archives de site datées — permis, dossiers de raccordement, mises sous tension — avant de la compter comme réelle. L’écart entre registre et terrain est le résultat principal de cet audit.
Un registre n’est pas une livraison
Tout commence par un document de l’entreprise elle-même. Dans une note publiée le 26 janvier 2026 et consacrée à son infrastructure d’IA et à son engagement envers les communautés d’accueil, Oracle énumère les communautés qui hébergent ses projets menés avec OpenAI : Abilene et le comté de Shackelford au Texas, le comté de Doña Ana au Nouveau-Mexique, Port Washington dans le Wisconsin et Saline Township dans le Michigan. Le document est signé, daté et sans ambiguïté : cinq communautés, un partenariat, des engagements chiffrés et un message destiné autant aux élus locaux qu’aux clients et aux investisseurs.
Un registre, toutefois, n’est pas une livraison. Entre l’annonce d’une capacité et des bâtiments alimentés qui servent des charges de production, il y a des permis à obtenir, des raccordements à instruire, des sous-stations à mettre sous tension, des financements à boucler et des calendriers à tenir. Chacun de ces jalons peut être documenté, retardé ou contredit par des archives qui n’appartiennent pas au vendeur : décisions des juridictions, permis des agences d’État, dossiers des exploitants de réseau, comptes rendus de réunions publiques, presse locale.
C’est à cette lumière extérieure que le présent audit confronte le registre de janvier, site par site, sans agrégation : une moyenne de cinq situations d’infrastructure ne raconte rien d’utile ; cinq dossiers lus séparément racontent tout.
La méthode est volontairement simple et reproductible. Pour chacune des cinq communautés, nous avons recherché ce que montrent les archives extérieures à Oracle : capacité opérationnelle confirmée, dates de mise sous tension documentées par les entreprises de travaux, permis délivrés par les régulateurs, procédures de raccordement en cours, financements rapportés. Chaque site est ensuite classé sur une échelle à quatre niveaux : capacité opérationnelle confirmée ; construction vérifiée mais inachevée ; permis délivrés, stade précoce ; registre du vendeur ou source unique, sans statut indépendant. Deux règles d’attribution gouvernent tout le texte : les affirmations de progression du vendeur sont toujours attribuées à Oracle et jamais présentées comme des faits vérifiés ; les archives officielles — décisions de justice, permis d’État, instructions de raccordement — constituent le niveau de preuve le plus élevé et peuvent être énoncées comme des faits. Lorsqu’une source n’est consultable qu’au niveau du titre ou de l’amorce d’article, la frontière de vérification est dite explicitement. La fiche que BTW consacre à Oracle Cloud récapitule l’objet de l’audit et servira de point d’entrée pour ses mises à jour.
Abilene : la seule capacité opérationnelle confirmée
Sur les cinq communautés, une seule satisfait au premier niveau de l’échelle. À Abilene, au Texas, le campus développé par Crusoe sur des terrains et une infrastructure électrique appartenant à Lancium a franchi le seuil qui sépare la promesse de la livraison : les deux premiers bâtiments sont opérationnels et servent des charges d’Oracle Cloud Infrastructure pour le compte d’OpenAI, dans le cadre de Stargate. Selon Data Center Dynamics, qui cite Crusoe, ces deux bâtiments totalisent 980 000 pieds carrés et supportent plus de 200 MW de charge informatique.
L’alimentation électrique du site est la partie la mieux datée du dossier. Selon le dossier de projet de l’entreprise générale Mortenson, le premier transformateur de la sous-station de 1 GW en 345 kV a été mis sous tension le 19 décembre 2025 ; la sous-station a été entièrement mise sous tension le 10 mars 2026 au moyen de transformateurs temporaires, et leur remplacement par des transformateurs permanents est attendu d’ici octobre 2026. Ces dates émanent du contractant qui réalise les travaux, non d’un régulateur ; elles n’en constituent pas moins la meilleure preuve disponible, datée avec une précision qu’aucun communiqué agrégé n’offre.
Le chantier, lui, est loin d’être terminé. D’après le compte rendu d’une réunion d’information donnée aux responsables d’Abilene par les dirigeants de Lancium et de Crusoe, huit bâtiments sont en construction jusqu’au premier trimestre 2027, avec environ 9 000 ouvriers spécialisés présents chaque jour sur un campus d’environ 4 millions de pieds carrés, rapporte KTXS. Les sources ne décrivent pas le site avec exactement le même périmètre : selon que l’on lit le dossier du contractant, la couverture locale ou les documents du développeur, le nombre de bâtiments, la superficie et les calendriers varient légèrement de cadrage. Ce désaccord est normal à ce stade d’un mégaprojet ; il ne change pas le constat central, qui résiste à toutes les lectures : à Abilene, la capacité opérationnelle existe, elle est datée et corroborée par plusieurs enregistrements indépendants, et la suite du programme est en travaux.
Abilene vaut aussi pour ce qu’elle fixe comme référence de lecture du reste du registre : elle définit ce que « opérationnel » veut dire quand on prend la peine de le vérifier — des bâtiments alimentés, une sous-station mise sous tension à des dates documentées, des charges de production servies pour le client nommé. Tout site du registre qui ne présente pas un équivalent documentaire se trouve, par défaut, en dessous de cette ligne.
Project Jupiter : 26 % selon Oracle, un permis suspendu, un avis de force majeure rapporté
Le site le plus lourdement financé du registre est aussi le plus contesté. À Project Jupiter, dans le comté de Doña Ana au Nouveau-Mexique, le dirigeant d’Oracle Mahesh Thiagarajan a déclaré devant les responsables du comté, le 8 septembre 2026, que le centre de données d’IA destiné à Oracle et OpenAI était achevé à 26 %, avec 3 686 personnes présentes sur les chantiers, dont 466 résidents du comté ; l’Albuquerque Journal rend compte de cette déclaration. Il faut dire ce qu’est ce chiffre : le témoignage d’un dirigeant de l’entreprise cliente, relayé par la presse locale. Ce n’est ni un audit technique indépendant ni un chiffre de régulateur. La même couverture note que la Cour suprême du Nouveau-Mexique a mis en pause le processus de permis sur la qualité de l’air du projet — une suspension de processus, pas un jugement sur le fond, distinction que beaucoup de reprises perdent.
Dans ce contexte réglementaire gelé, le calendrier physique glisse lui aussi, d’après les rapports. TechCrunch rapporte, en citant Bloomberg, que le gazoduc qu’Energy Transfer doit construire pour desservir le campus a été retardé au 1er février 2027, et que la décision sur le permis air des piles à combustible du site est attendue au plus tard le 23 novembre 2026 ; le même rapport annonce, le 24 septembre 2026, qu’Oracle a envoyé au promoteur de Project Jupiter un avis de force majeure.
La physionomie financière du projet éclaire la portée de cet avis. Selon la couverture de Bloomberg reprise par le Financial Post, le campus de 2,45 GW fait l’objet d’environ 18 milliards de dollars de prêts de construction consentis par une vingtaine de banques ; le promoteur en est Stack Infrastructure, une unité de Blue Owl Capital, et l’installation de piles à combustible à gaz de Bloom Energy est prévue. Le même compte rendu décrit l’avis de force majeure rapporté comme visant un report des paiements si le campus venait à manquer son objectif de mise en service en 2028 — non comme une sortie de la relation de location — tandis qu’Oracle affirme publiquement que le projet reste dans le calendrier prévu. L’effet contractuel réel d’un tel avis, en cas de litige, demeure incertain ; les rapports le disent eux-mêmes. Ni l’avis ni sa portée ne constituent une décision de justice.
Sur son propre portail consacré aux centres de données, Oracle avance que Project Jupiter a déjà généré près de 80 millions de dollars de recettes fiscales pour l’État et le comté, compte environ 700 résidents du Nouveau-Mexique travaillant sur le site et liste des jalons de construction datés de 2026. Ces éléments documentent le récit du vendeur sur son propre projet, pas l’état vérifié du chantier ; ils sont reproduits ici pour ce qu’ils sont — la version d’Oracle — et rien de plus.
Le Wall Street Journal a consacré au projet une analyse sur les tensions qui apparaissent dans ce déploiement massif du Nouveau-Mexique. Son paragraphe d’ouverture — seul élément consultable sans abonnement — décrit des signes de fissuration dans le déploiement d’Oracle. Faute d’accès au texte intégral, cet audit n’utilise que cette amorce et le signale ; le reste de l’analyse du journal n’a pas pu être consulté et n’est donc pas mobilisé.
Enfin, la rédaction Searchlight New Mexico, qui suit le dossier de longue date, décrit un chantier qui se poursuit malgré les procédures, l’implication du procureur général de l’État et des inquiétudes locales autour de l’eau. Cette triple lecture — un chantier actif, un contentieux réglementaire ouvert, une communauté partagée — est le contexte réel dans lequel le chiffre de 26 % doit être reçu.
Saline Township : deux bâtiments hors d’eau, des permis délivrés, une audience pendante
À Saline Township, dans le Michigan, la trace publique est celle des autorités locales et de l’État, et elle atteint une granularité que les communiqués n’ont jamais. La page de mise à jour publiée par la commune documente les travaux d’adduction d’eau, d’assainissement et d’eaux pluviales, les permis délivrés par le Michigan Department of Environment, Great Lakes, and Energy (EGLE) — dont une autorisation de pompage propre au site pouvant atteindre 681 gallons par minute — et des travaux de sous-station anticipés à partir de la mi-juin 2026 ; une audience sur le permis de rejet d’eaux usées reste en attente. Ce sont des pièces administratives datées : elles prouvent la construction, pas la capacité.
La presse régionale confirme l’état physique du chantier. Le MLive a rapporté début septembre 2026 que deux des trois bâtiments de 550 000 pieds carrés prévus étaient élevés et partiellement couverts, et que les ouvriers avaient dépassé le million d’heures de travail à la fin du mois d’août. Le promoteur du projet est Related Digital, selon les documents locaux ; la présence d’Oracle et d’OpenAI sur le site repose sur le registre publié par l’entreprise en janvier 2026 — un document de vendeur, à distinguer des permis ci-dessus. Au 27 septembre 2026, aucune capacité opérationnelle n’y est confirmée par des archives indépendantes : le site se classe sans ambiguïté au deuxième niveau de l’échelle, construction vérifiée, capacité absente.
Port Washington : permis en main, raccordement en instruction
Sur la rive occidentale du lac Michigan, à Port Washington dans le Wisconsin, le dossier est celui d’un site autorisé mais pas encore raccordé. Le campus y est développé par Vantage Data Centers ; le registre publié par Oracle en janvier le classe parmi ses sites, aux côtés d’OpenAI. Les permis d’État, eux, sont des faits : le Wisconsin Department of Natural Resources a accordé le 11 décembre 2025 des exemptions de zones humides et une couverture pour la gestion des eaux pluviales, puis, le 12 juin 2026, un permis air de catégorie « source mineure » — référencé 25-MIN-094 — couvrant 45 générateurs diesel de secours ; le dossier du département porte sur 672 acres aménagés au sein d’une propriété de 1 644 acres appartenant à Vantage. Le même suivi réglementaire montre que l’interconnexion sollicitée par American Transmission Company pour desservir le comté d’Ozaukee reste en instruction devant la Public Service Commission of Wisconsin.
Le maillon manquant est électrique. Tant que l’instruction de raccordement n’aboutit pas, aucun kilowattheure ne peut être compté sur ce site, quel que soit l’état des bâtiments. C’est la différence entre l’autorisation et la capacité : la première est un feu vert administratif ; la seconde exige que le courant arrive.
Sur la construction verticale et la réaction locale, les signaux disponibles sont de niveau titre, et la frontière de vérification doit être dite. Data Center Dynamics a rapporté en juin 2026 la pose du dernier élément de structure du deuxième bâtiment du campus ; en septembre 2026, l’Ozaukee Press a titré, à propos de la taille du projet, qu’elle était « insensée ». Ces deux pièces attestent une activité et une émotion locale ; elles ne permettent ni de vérifier la capacité du campus ni d’établir son degré d’achèvement. Pour ce site, l’audit s’arrête donc à la frontière des permis : autorisé, documenté, non raccordé, capacité non vérifiable — troisième niveau de l’échelle.
Shackelford County : un site qui n’existe guère hors du registre du vendeur
La cinquième communauté nommée par Oracle en janvier — le comté de Shackelford, au Texas — présente la trace publique la plus mince des cinq. Elle figure dans le registre du vendeur, aux côtés des quatre autres ; en dehors de ce document, un article de The Texas Dispatch publié en juin 2026 lui est consacré. Au-delà de l’existence de ce rapport, les spécificités du site — envergure réelle, calendrier, modalités du contrat d’Oracle — n’ont pas pu être vérifiées de façon indépendante dans le cadre de cet audit ; nous n’en retenons donc aucun chiffre, ni de puissance, ni de bâtiments, ni de date. Shackelford County illustre la limite de méthode mieux que toute autre partie du dossier : un nom dans le registre d’un vendeur n’est pas une capacité. Tant qu’aucun permis, aucun dossier de raccordement ni aucune mise sous tension n’est documenté, le site se compte en promesses, pas en mégawatts.
Ce que l’écart entre registre et terrain signifie
Mettre les cinq dossiers côte à côte produit un résultat qui ne ressemble à aucun communiqué : exactement une capacité opérationnelle corroborée de l’extérieur (Abilene, deux bâtiments, plus de 200 MW) ; deux chantiers en construction vérifiée mais inachevée (Project Jupiter, à un avancement contesté de 26 % sous permis suspendu ; Saline Township, deux bâtiments sur trois hors d’eau) ; un site autorisé dont le raccordement est en instruction (Port Washington) ; un site qui repose presque entièrement sur le registre du vendeur (Shackelford County). Quatre niveaux de vérification, cinq sites, un seul registre.
Cet écart n’a rien d’un scandale : il est structurel. Un registre d’entreprise est un document de communication, daté d’un jour ; le terrain est un enchaînement de procédures qui prennent des mois ou des années, chacune productrice de ses propres archives.
Entre les deux, les écarts s’accumulent différemment selon les sites : à Abilene, le calendrier électrique a été tenu jusqu’ici et documenté par le contractant ; au Nouveau-Mexique, une procédure judiciaire et un avis de force majeure rapporté ont introduit une incertitude que le message public ne reflète pas ; dans le Wisconsin, l’électricité attend son instruction ; au Texas, il n’y a presque rien à lire en dehors du vendeur. La même entreprise, le même registre, quatre situations différentes : c’est précisément pourquoi une capacité « annoncée » n’est pas une donnée, mais une question.
La leçon pour le lecteur professionnel est méthodologique avant d’être prévisionnelle. La capacité annoncée doit être traitée comme une hypothèse à tester, site par site, contre des archives datées : permis et leurs numéros, dossiers de raccordement et leur état d’instruction, mises sous tension et leurs dates, déclarations devant les élus et leurs verbatims. Ces pièces sont publiques ou accessibles ; les demander avant de compter une capacité n’est pas de la défiance, c’est le minimum requis par la matière. Le registre d’Oracle de janvier 2026 ne disait pas faux : il disait moins que ce que les archives permettent désormais de savoir.
C’est cette différence — entre ce qui est annoncé et ce qui est vérifiable — qui sépare un programme d’infrastructure d’un portefeuille de promesses.
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