Résumé

  • Jean Armour Polly a donné aux bibliothèques publiques des moyens complémentaires pour apprivoiser l’Internet : un guide non technique, un espace d’entraide professionnelle et une expérimentation rurale évaluée.
  • Project GAIN a révélé l’écart entre raccordement et accès réel : une ligne active restait peu utile sans personnel formé, règles d’usage, assistance, financement récurrent et mission publique.

Project GAIN avait prévu une aide de 800 dollars pour les sites obligés de composer un numéro interurbain afin de rejoindre le réseau. Cette somme historique n’est pas un tarif transposable. Elle révèle toutefois une frontière que les cartes de couverture oublient : une connexion peut exister et décourager son propre usage.

Les bibliothécaires interrogés décrivaient l’impression du « compteur qui tourne ». Explorer, se tromper, recommencer — tout ce qui rend possible l’apprentissage — prenait alors la forme d’une dépense. La disponibilité technique ne produisait donc pas automatiquement la liberté d’essayer.

L’œuvre de Jean Armour Polly devient plus nette lorsqu’on la lit à partir de cette contrainte. Sa contribution ne se réduit pas à la popularisation d’une expression. Elle a travaillé sur ce qui devait entourer la liaison pour qu’un public non spécialiste puisse réellement s’en servir.

Un mode d’emploi adressé à celles et ceux qui aident

En mars 1992, Polly était responsable adjointe des services au public à la Liverpool Public Library. Son article Surfing the INTERNET: an Introduction ne supposait ni navigateur moderne ni connexion permanente. Il partait d’un Macintosh, d’un logiciel de communication, d’un modem et d’une ligne téléphonique ordinaire.

Le texte conduisait le lecteur parmi le courrier électronique, les listes de discussion, les catalogues distants, Telnet, FTP et les premiers outils de découverte. Il indiquait aussi plusieurs façons d’obtenir un compte et donnait des ordres de grandeur de coûts. Ceux-ci appartiennent à 1992, mais la structure de l’explication reste remarquable : Polly ne présentait pas le réseau comme un objet abstrait. Elle décomposait les gestes et les dépendances qui séparaient une envie d’information de son résultat.

Le mot « surfing » devait, selon son récit ultérieur, évoquer le plaisir autant que l’adresse, l’endurance, le hasard et le danger. Il ne promettait pas une navigation sans effort. Il offrait une image hospitalière à un système qui ne l’était pas encore.

La version 2.0.2 du guide ajoutait une autre couche d’accessibilité. Sa reproduction non commerciale à des fins éducatives était permise ; le fichier à jour pouvait être récupéré par FTP anonyme ; les corrections pouvaient être envoyées par courrier électronique. Le document formait ainsi une petite infrastructure de diffusion et de maintenance. Il pouvait circuler d’une bibliothèque à l’autre sans attendre une nouvelle édition imprimée.

Ni le texte ni sa notice bibliographique ne permettent de compter précisément les usages provoqués par cette circulation. Il faut donc résister au récit d’un document qui, à lui seul, aurait transformé toutes les bibliothèques. Ce que les sources prouvent est plus sobre : un savoir technique avait été rendu copiable, révisable et utilisable par des professionnels du service public.

PUBLIB : rendre les problèmes locaux partageables

Un guide ne pouvait pas anticiper toutes les décisions d’un comptoir public. Qui obtient une session ? Combien de temps ? Quelle assistance fournir sans abandonner les autres tâches ? Comment concilier accès, sécurité du matériel, liberté intellectuelle et règlement intérieur ?

En décembre 1992, Jean Armour Polly et John Iliff ont fondé PUBLIB. La présentation conservée par OCLC décrit une liste de discussion destinée aux bibliothécaires publics, où l’accès à Internet côtoyait les politiques documentaires, les bâtiments, l’administration, les relations avec les conseils d’établissement et les questions de liberté intellectuelle.

Ce voisinage importe. L’Internet ne constituait plus seulement un nouvel outil informatique ; il pénétrait les arbitrages ordinaires de l’institution. PUBLIB ne décidait pas à la place des bibliothèques et n’établissait aucune norme contraignante. Il rendait néanmoins comparables des difficultés auparavant isolées. L’expérience d’un site pouvait devenir le point de départ d’une solution dans un autre.

Une expérimentation de six sites, pas une preuve universelle

Le rapport complet de Project GAIN porte sur cinq bibliothèques publiques rurales de l’État de New York et une école d’une nation indienne. Une notice autobiographique ultérieure résume différemment le nombre de bibliothèques ; pour cette enquête, le décompte du rapport de projet fait foi. Commencée en décembre 1992, l’évaluation a duré environ un an.

Le dispositif associait matériel, logiciels, comptes SLIP, formation, assistance et observation. Avant l’ouverture, l’équipe avait défini des critères de sélection, interrogé les sites candidats, évalué les besoins de formation, choisi les solutions de connexion et signé un accord sur les responsabilités. L’expérimentation ne demandait donc pas simplement ce qu’une ligne pouvait transporter. Elle examinait ce qu’une organisation devait préparer autour d’elle.

Un don de 65 000 dollars finançait notamment la gestion du projet, l’évaluation, l’assistance et une partie des achats. Apple fournissait une configuration commune, et d’autres partenaires contribuaient. La standardisation réduisait la variété à dépanner, mais elle créait aussi un apprentissage supplémentaire pour les personnes peu familières du Macintosh.

Le rapport reconnaît ses propres limites. Les responsables mettaient en œuvre le projet tout en l’évaluant ; les sites avaient été retenus notamment pour leur motivation ; l’échantillon n’était ni aléatoire ni national. Les résultats montrent ce qui fut possible dans ces conditions, pas ce qui arriverait partout.

Le service commençait après la connexion

Les facteurs de réussite forment un inventaire du travail invisible : une personne enthousiaste sur place, le même matériel, une première formation commune, des groupes locaux d’utilisateurs, les échanges entre sites, l’aide au coût téléphonique et un suivi presque quotidien. Le responsable Wally Babcock répondait aux demandes et relançait les équipes silencieuses. L’assistance n’était pas réservée aux pannes graves ; elle maintenait la pratique.

Lorsque des terminaux furent proposés au public, les choix se multiplièrent. Il fallait aménager l’espace, répartir un temps rare, former les usagers, protéger la machine et décider quelle part du travail du personnel consacrer à ce service. Certains sites furent débordés par la demande. Une bibliothèque pouvait avoir réussi son raccordement et ne pas encore disposer d’un modèle soutenable d’accueil.

Le rapport formule alors une conclusion qui demeure utile : la connectivité n’était peut-être pas le problème principal. Les droits d’accès, le paiement des frais, la formation des bibliothécaires, l’éducation du public, les applications utiles et les politiques d’usage pouvaient devenir plus difficiles une fois le câble ou la ligne fonctionnels.

Pourquoi la bibliothécaire faisait partie de l’infrastructure

Parler d’intermédiation humaine peut sembler décrire un défaut temporaire, promis à disparaître avec de meilleurs logiciels. Cette lecture confond simplicité d’interface et égalité d’accès. Même le service le plus fluide répartit des droits, des coûts et une capacité d’assistance.

Dans les communautés observées par Project GAIN, la bibliothèque jouait le rôle de filet de sécurité pour les habitants qui ne possédaient ni ordinateur ni modem. Cette affirmation vient des participants et ne démontre pas qu’aucun autre modèle n’était possible. Elle montre toutefois pourquoi l’institution comptait : elle transformait une ressource distante en possibilité locale, offerte selon une mission publique plutôt que selon la seule solvabilité individuelle.

Polly a contribué à rendre cette mission praticable. Le raccordement mettait une machine sur le réseau. La bibliothécaire expliquait, organisait, partageait et préservait la possibilité d’essayer. L’un était nécessaire ; l’autre donnait un sens public au premier.

Sources