Résumé

  • En 1991, un essai multiprotocole de SURFnet à 2 Mbit/s fit apparaître, dans la configuration décrite par Kees Neggers, un plafond de 360 Kbit/s pour la mise en œuvre X.25 testée.
  • Ebone devint exploitable grâce à une coalition : organismes contributeurs, équipe d’action, comité de gestion, centre d’exploitation à Stockholm et fonction de compensation administrative assurée par RARE.
  • Les 390 jours menant au premier réseau complet fournirent un fait opérationnel au débat sur les protocoles. Ils ne prouvent ni qu’un homme a bâti seul la dorsale, ni qu’Ebone a, à elle seule, déterminé la politique européenne.

Un samedi soir, le dernier tronçon

L’annonce ne ressemblait pas à un décret. Elle disait simplement que la liaison Londres–Montpellier venait d’être mise en place et que la dorsale initialement définie était désormais complète. L’auteur rappelait la première réunion du 1er septembre 1991, tenue à l’extérieur d’Amsterdam, puis remerciait les volontaires et les spécialistes réunis autour de la table. Trois cent quatre-vingt-dix jours séparaient la question du réseau en service.

Cette chronologie donne à l’histoire sa bonne échelle. Un câble n’explique pas une dorsale européenne. Il faut savoir qui fournit les lignes, qui installe les équipements, qui arbitre une configuration, qui répond lorsqu’un chemin traverse plusieurs pays et qui compare des contributions qui ne prennent pas toutes la forme d’un chèque. Le résultat physique dépend d’une architecture des responsabilités.

Kees Neggers travaillait précisément à ces jointures. La biographie conservée par l’Internet Society le présente comme l’initiateur de l’effort Ebone en 1991 et le président du consortium entre 1991 et 1994. Il participait aux réseaux internationaux de recherche depuis 1984, avait exercé plusieurs responsabilités dans RARE et dirigeait SURFnet depuis sa création en 1988. Ces fonctions établissent une continuité de coordination ; elles n’autorisent pas à lui attribuer le travail de tous les ingénieurs, opérateurs et réseaux nationaux engagés.

Le test qui oblige à préciser la question

Au début des années 1990, le choix n’opposait pas un continent hors ligne à un Internet déjà achevé. Des communautés scientifiques exploitaient leurs propres réseaux. EARN reliait certains environnements compatibles. Les opérateurs publics et les gouvernements avaient investi dans X.25 et dans la normalisation OSI. IP transportait déjà des usages réels, mais il ne bénéficiait pas partout de la même reconnaissance institutionnelle.

L’histoire officielle de SURF montre cette superposition. SURFnet bv fut créée le 1er janvier 1988 par SURF et le PTT néerlandais. Son ambition était de réunir les réseaux locaux de l’enseignement supérieur et de la recherche dans un service transparent pour l’utilisateur, non d’ajouter un îlot de plus. En 1990, SURFnet2 entra en production avec IP à côté de X.25 et une capacité maximale annoncée de 64 kbit/s.

L’étape suivante fut un pilote multiprotocole nominal de 2 Mbit/s, mené en 1991 avec le PTT. Dans son entretien rétrospectif pour GÉANT, Neggers explique que la mise en œuvre X.25 de cet essai ne dépassait pas 360 Kbit/s. Il faut conserver les limites de cette affirmation : nous n’avons ici ni journal de tests complet, ni description exhaustive du matériel, ni mesure universelle de X.25. Nous avons le souvenir documenté d’un résultat assez net pour modifier la manière de formuler le problème.

Une préférence de protocole peut rester abstraite. L’écart entre un débit nominal et le travail effectivement transporté appelle une décision d’exploitation. Le pilote ne supprimait pas les intérêts des opérateurs ni les engagements pris envers OSI. Il introduisait une preuve que ces intérêts devaient intégrer.

Donner des organes à une solution provisoire

Les minutes de RIPE 12 détaillent la structure qui suivit. Des organisations intéressées formèrent l’European Consortium of Contributing Organizations, ou ECCO. Ce consortium désigna un comité de gestion Ebone et une équipe d’action. La mise en œuvre commença au début de 1992. Le Royal Institute of Technology, à Stockholm, fut retenu pour héberger le centre d’exploitation du réseau.

Cette répartition n’était pas décorative. Les contributeurs devaient livrer des ressources promises. L’équipe d’action transformait une intention en topologie et en configurations. Le comité gérait un périmètre collectif. Le centre d’exploitation devait reconnaître un incident dont l’origine et l’effet pouvaient appartenir à deux pays différents. RARE, d’après le récit de Neggers, apportait le soutien administratif et jouait le rôle de chambre de compensation.

La compensation est facile à reléguer au rang de comptabilité. Dans un réseau contribué, elle fait partie du plan de contrôle. Une liaison, du temps d’ingénieur, un routeur ou une permanence nocturne ne sont pas des apports identiques. Sans registre crédible, le partenaire qui fournit une ressource ne sait pas si l’accord reste réciproque ; le collectif ne sait pas si un maillon critique repose sur une faveur qui peut disparaître. L’administration rendait la coopération technique durable assez longtemps pour être évaluée.

La topologie portait elle aussi une règle politique modeste. Ebone était présenté dans les comptes rendus comme complémentaire d’autres services européens. Il reliait des points de contribution sans exiger qu’un propriétaire absorbe les réseaux nationaux. Un échange ouvert ne signifie donc pas absence de règles. Il désigne une frontière où des organisations autonomes acceptent des conditions communes d’interconnexion tout en conservant leur propre exploitation.

Avancer sans fabriquer une clandestinité

Une version trop nette de l’histoire ferait d’IP un insurgé et d’OSI un interdit. Le témoignage disponible est plus intéressant. Neggers indique que les gouvernements et les PTT soutenaient officiellement les initiatives OSI, mais qu’ils comprenaient le besoin et n’interdirent pas Ebone. Le projet fut présenté comme une activité multiprotocole intérimaire incluant aussi un essai de service OSI sans connexion.

Cette formulation offrait un espace d’apprentissage. Les institutions n’avaient pas à déclarer immédiatement perdu tout leur investissement antérieur. Elles pouvaient observer une autre combinaison de protocoles, de capacités et d’organisation. Cependant, le mot « intérimaire » n’est jamais neutre : une solution provisoire qui accueille les usages, accumule les compétences et devient fiable peut créer une décision de fait avant la décision formelle.

Le récit de GÉANT place ensuite l’approbation, par COSINE et la Commission européenne, d’une nouvelle génération de dorsales multiprotocoles dans l’année qui suivit le succès d’Ebone. La succession des événements est solide ; la causalité exclusive ne l’est pas. NORDUnet, la demande des chercheurs, le prix des lignes, les équipements disponibles, d’autres pilotes et l’expansion internationale d’IP contribuaient également au déplacement.

Parler de « guerre des protocoles » risque d’effacer cette continuité de service. Les opérateurs n’échangeaient pas seulement des doctrines. Ils devaient garder des utilisateurs connectés pendant que contrats, adresses, logiciels et savoir-faire changeaient. La valeur d’Ebone fut de rendre une option suffisamment réelle pour que ses avantages et ses défauts puissent être discutés autrement qu’au futur.

Ce que les 390 jours ne mesurent pas

Le mot « complet » concernait le tracé initial. Il ne clôturait ni l’évolution d’Ebone, ni l’histoire commerciale ultérieure, ni la construction du réseau européen. Le corpus réuni ici ne contient pas de série auditée sur la disponibilité, les pertes, la latence, la sécurité ou les résultats pour les utilisateurs. L’adjectif « résilient » appartient au message d’achèvement ; il ne remplace pas les mesures absentes.

Les institutions suivantes doivent également rester séparées. RIPE NCC acquit sa propre personnalité. AMS-IX naquit d’un échange distinct à Amsterdam. NetherLight et GLIF répondirent plus tard aux besoins des réseaux optiques et de la science intensive en données. Eduroam fut proposé par une autre personne et développé par une autre communauté. Neggers participa à plusieurs de ces milieux, mais la répétition d’une méthode ne crée pas une seule organisation continue.

La méthode, elle, est visible. Le profil de l’Internet Hall of Fame insiste sur l’ouverture, l’inclusion et l’autorégulation ascendante. En 2001, SURFnet associa le transport IP à des longueurs d’onde optiques à 10 Gbit/s et lança NetherLight. En 2004, GLIF décrivait la bande passante comme une ressource planifiable pour des expériences exigeant des garanties de débit, de latence et de gigue. Le bien rare avait changé ; la question restait collective : qui apporte une capacité, qui peut la demander, qui l’exploite et comment des participants autonomes vérifient-ils l’accord ?

Le fil conducteur n’est donc pas un palmarès personnel. C’est une conception de l’institution comme composant technique. Une chambre de compensation peut masquer un déséquilibre. Un centre d’exploitation peut surveiller les liens sans voir l’échec d’un usage. Un échange ouvert peut se fermer de fait si l’entrée dépend d’un seul acteur. À l’inverse, un service provisoire peut protéger l’expérimentation lorsqu’il nomme les responsabilités, conserve une comparaison et prévoit le chemin par lequel ses résultats seront examinés.

Ebone n’a pas rendu la gouvernance inutile. Il lui a présenté un objet observable. L’Europe a exploité une dorsale pendant que sa politique continuait de se déplacer, puis elle a pu confronter le plan à ce que le réseau faisait réellement. C’est dans cette boucle, davantage que dans le dernier tronçon, que se situe la contribution de Kees Neggers.

Sources