Résumé

  • Le document 33 de l’UIT, daté du 5 août 2026, propose comme premier indicateur de la cible 1.7 la « part du trafic vidéo mondial transportée par des codecs normalisés par l’UIT (%) ».
  • Le texte affirme qu’une large majorité de la vidéo sur Internet utilise une compression normalisée par l’UIT et que cette part refléterait la concurrence entre codecs. Il ne publie aucune base, unité de trafic, source, méthode d’échantillonnage, marge d’erreur, fréquence, responsabilité ou valeur cible pour 2031.
  • Le Conseil avait pourtant demandé des indicateurs spécifiques, mesurables, pertinents, reliés aux plans financier et opérationnel, centrés sur les résultats obtenus par l’activité de l’UIT et non sur des approximations.
  • Les grandes familles vidéo ont une provenance partagée : les propres pages de l’UIT présentent H.264, H.265 et H.266 comme le fruit d’équipes communes à l’UIT-T et à l’ISO/IEC. Leur diffusion dépend aussi des terminaux, plateformes, licences et catalogues.
  • Une fiche d’identité publique de la mesure et deux registres séparés — portée de l’écosystème et contribution attribuable à l’UIT — permettraient à PP-26 de garder l’idée sans confondre usage et causalité.

Un remplacement encore soumis à PP-26

Le document 33 est une proposition du Secrétaire général, non une décision déjà en vigueur. Il doit être examiné avec le document 32 par la Conférence de plénipotentiaires. Réunie à Doha du 9 au 27 novembre, PP-26 décidera de la feuille de route stratégique et financière 2028-2031.

Le Conseil avait demandé au Secrétariat général et aux Bureaux d’améliorer trois cibles avant la conférence, dont la cible 1.7 intitulée « Impact des normes d’interopérabilité ». L’intitulé subsiste ; la preuve proposée change.

Dans l’addendum 1 au document 32, deux indicateurs figuraient encore entre crochets. Le premier comptait les Recommandations UIT-T incluses dans le périmètre d’accréditation de laboratoires d’essai reconnus par l’UIT. Le second comptait les normes UIT-T intégrées dans des produits ou services, selon les déclarations des membres de l’Union. Les crochets signalaient l’absence d’accord.

Le nouveau texte retire ces deux comptages et propose une seule part de trafic. Le raisonnement est séduisant : un pourcentage d’usage paraît plus proche de l’économie numérique qu’un nombre de documents ou de laboratoires ; il peut évoluer lorsque des codecs concurrents gagnent du terrain.

Ce changement améliore la narration, pas encore la vérifiabilité. Un pourcentage n’est pas une méthode. Tant que son dénominateur reste implicite, il donne une impression de précision sans offrir de calcul reproductible.

Plusieurs dénominateurs produiraient plusieurs vérités

Le « trafic vidéo mondial » peut être mesuré en octets, minutes vues, sessions, lectures déclenchées, fichiers encodés ou restitutions sur appareil. La vidéo ultra-haute définition pèsera lourd dans un calcul par octets ; les clips courts domineront peut-être un compte de sessions. Une même séance en débit adaptatif peut appeler plusieurs représentations. Un contenu peut changer de codec entre le fichier source, la plateforme de transcodage, le cache du réseau de diffusion et l’appareil final.

Le document 33 ne choisit pas l’unité. Il ne délimite ni les réseaux, ni les plateformes, ni les pays, ni la fenêtre d’observation. Il n’explique pas si le trafic chiffré sera identifié, déduit d’indices ou rangé parmi les inconnues. Le traitement des caches, des réseaux privés, du téléchargement, du multicast et des données inclassables demeure également absent.

Le numérateur appelle sa propre nomenclature. Que signifie exactement « codec normalisé par l’UIT » ? Une Recommandation UIT-T suffit-elle ? Comment classer versions, profils, niveaux et extensions ? Comment reconnaître les textes jumeaux de l’ISO/IEC sans double comptage ? Si le conteneur change sans que la compression change, l’observation garde-t-elle la même étiquette ?

Enfin, aucun champ classique d’un indicateur de résultat n’est publié : valeur de départ et date, objectif 2031 ou seuil d’interprétation, intervalle d’incertitude, cadence, propriétaire des données, contrôle indépendant, politique de correction, coût et rattachement budgétaire. Une recherche dans le document ne trouve, pour la cible 1.7, ni baseline, ni numerator, ni denominator, ni data source, ni sampling, ni uncertainty.

La conclusion doit rester bornée. L’UIT peut disposer d’une méthode interne, d’un jeu de données ou d’un contrat qui ne figure pas dans le dossier. Une contribution ultérieure peut compléter l’instrument. Mais, à ce stade, le document présenté aux délégués ne permet pas à un tiers de reconstruire le chiffre.

La portée d’une norme n’est pas la performance d’une institution

Une mesure parfaite de la part vidéo dirait où se trouvent les codecs définis par la méthode. Elle ne dirait pas encore ce que l’UIT a causé pendant la période stratégique.

L’histoire officielle des normes suffit à montrer le problème d’attribution. Le Joint Video Team réunissait le groupe VCEG de l’UIT-T et MPEG de l’ISO/IEC ; il a produit H.264 | ISO/IEC 14496-10. La collaboration suivante a produit H.265 | ISO/IEC 23008-2. L’actuel JVET couvre aussi H.266 | ISO/IEC 23090-3. La contribution de l’UIT est incontestable, mais elle n’est pas solitaire.

La diffusion dépend ensuite d’acteurs que la normalisation ne commande pas. Les fabricants de puces et de terminaux implémentent les fonctions. Les systèmes d’exploitation, navigateurs et plateformes sélectionnent les formats. Les licences modifient les coûts. Les catalogues existants créent de l’inertie. Les opérateurs et CDN déterminent les points où le trafic devient observable. Une part élevée en 2028 peut surtout refléter des décisions prises quinze ans plus tôt.

Il faut donc distinguer deux propositions. « Les codecs vidéo normalisés conjointement occupent telle part d’un univers défini » est une statistique de portée. « L’UIT a produit tel impact entre 2028 et 2031 » exige un pont causal : action ou résultat de l’UIT, période, mécanisme et causes concurrentes.

Le Conseil avait formulé cette exigence. Le compte rendu de la cinquième séance plénière rapporte qu’un conseiller voulait mesurer les résultats obtenus grâce aux activités de l’UIT, plutôt que les performances des États membres, utiliser les outils existants et éviter les indicateurs indirects. La contribution de la Bulgarie, de la France, de l’Italie et de la Suède demandait une chaîne claire entre mission, objectifs, priorités, résultats, indicateurs, finances et opérations.

Sans cette chaîne, la part vidéo peut devenir un proxy. Elle peut progresser sous l’effet du parc installé alors que l’activité récente de l’UIT ne change pas. Elle peut diminuer parce qu’un codec concurrent réussit, même si le processus de normalisation de l’UIT fonctionne correctement. Le même chiffre peut décrire justement le marché et juger faussement l’organisation.

La mesure doit apparaître dans le plan de ressources

Le Conseil n’a pas seulement posé une exigence scientifique. C26/83 indiquait que les données devraient déjà exister à l’UIT ou dans le système des Nations unies et ne pas nécessiter de ressources humaines ou financières supplémentaires pour être obtenues, évaluées ou appliquées. Les débats ont aussi insisté sur le lien entre les trois plans. Deux conseillers ont demandé des montants ventilés par Bureau et pour le Secrétariat général ; le président du CWG-SFP a annoncé une mise à jour de la table d’allocation après approbation du projet financier.

Une part mondiale n’est pas gratuite parce qu’elle tient sur une ligne. Elle peut exiger télémétrie commerciale, accords avec plateformes et réseaux, échantillonnage permanent, inférence sur le trafic chiffré, pondération géographique, nettoyage, garanties de confidentialité et revue méthodologique. Si un jeu de données existant fournit ces éléments, il faut le nommer et décrire ses limites. Si l’UIT doit acheter ou construire la capacité, l’entité responsable et le coût doivent être reliés au budget.

Sinon, le risque est double : un chiffre cérémoniel publié une fois, ou une série dépendante d’un fournisseur opaque dont le périmètre change sans rupture visible dans la courbe.

Une fiche publique et deux registres

La fiche d’identité de la mesure commencerait par le calcul : numérateur, dénominateur, unité, modes de distribution inclus et période. Elle comporterait ensuite le registre des familles et versions de codecs, la provenance commune UIT-T/ISO/IEC et les règles applicables aux profils, au transcodage, aux représentations multiples et au trafic inconnu.

Elle décrirait les sources : types de fournisseurs, réseaux, plateformes, régions, méthode d’échantillonnage et exclusions. Les règles de classification, d’inférence, de pondération, de déduplication et de données manquantes seraient publiées. La première estimation porterait une date de base et un intervalle d’incertitude.

La partie institutionnelle nommerait le responsable, le réviseur, la cadence, les contrats de données, le coût et la ligne de ressources. Chaque révision conserverait l’ancienne valeur, le changement de méthode et toute rupture de comparabilité.

Deux registres compléteraient la fiche. Le registre de portée suivrait la part mesurée et son incertitude. Le registre de contribution énumérerait les actes attribuables à l’UIT : organisation d’une équipe commune, adoption et maintenance des spécifications, conformité, soutien au déploiement, correction de défauts ou traçage de l’adoption. Un lien prouvé entre les deux soutient une conclusion d’impact ; aucune colonne ne remplace l’autre.

La distinction de Heng Lu entre preuve et création de réalité est utile ici. Un bon registre décrit un état borné et rend visible l’autorité qui l’a validé. Il ne transforme pas, par son étiquette, toute l’histoire d’un marché en réussite d’un seul organisme. Le mot « impact » ne doit pas produire la causalité que la mesure devait démontrer.

Ce que l’enquête ne conclut pas

Cet examen n’apporte aucune estimation concurrente et ne contredit pas l’affirmation d’une large adoption. Il ne juge pas la qualité technique de H.264, H.265 ou H.266, ne recommande aucun format et ne réduit pas le rôle réel de l’UIT dans leur création.

Les deux anciens indicateurs ne sont pas présentés comme meilleurs. Un périmètre de laboratoire peut mesurer la capacité d’essai sans usage ; les déclarations des membres peuvent être incomplètes. Leur remplacement peut être justifié. Il reste à spécifier le successeur.

Le document 33 parle d’un point de départ. La méthode des « réussites » de TSAG est encore en cours de développement. PP-26 peut modifier, conditionner, combiner ou écarter la proposition. La question immédiate n’est donc pas l’importance de la vidéo, mais la possibilité de transformer une part non définie en preuve officielle de performance sur quatre ans.

Sources

  1. UIT — Document 33, plans stratégique et financier 2028-2031
  2. UIT — Document 32, rapport du CWG-SFP
  3. Conseil de l’UIT — C26/83, contribution de quatre pays
  4. Conseil de l’UIT — C26/122, compte rendu de la cinquième séance
  5. Conseil de l’UIT — C26/124, compte rendu de la septième séance
  6. UIT-T — Joint Video Team
  7. UIT-T — Joint Video Experts Team
  8. UIT-T — liaisons de TSAG sur les réussites des normes
  9. UIT — Ce qu’il faut savoir sur PP-26
  10. Heng Lu — On When the Bookkeeper Auditions for Olympus