Résumé

  • Deux mesures publiées vers une adresse de boucle TDC au Danemark aboutissaient en 175,604 ms et 181,747 ms après un passage apparent par l’Amérique du Nord ; un trajet témoin via Colt atteignait la même adresse en 22 ms.
  • Les essais suivants ont montré que GTT joignait TDC depuis Londres en environ 20 ms, depuis Amsterdam en quelque 12 ms et depuis Copenhague en 2 à 4 ms. L’idée initiale d’une absence de route européenne chez GTT ne tenait donc plus.
  • Selon le rapporteur, TDC a ensuite établi une route directe avec l’AS britannique non nommé, vraisemblablement au LINX. Le problème a disparu, mais le chemin est sans redondance et une panne peut rétablir le détour nord-américain.

Un traceroute spectaculaire offre volontiers un coupable avant d’offrir une explication. Dans ce cas, les noms de routeurs formaient un récit irrésistible : un trajet censé relier Londres au réseau danois de TDC passait par Liverpool, Montréal et New York, puis retraversait l’Atlantique. À l’arrivée, le compteur affichait 175,604 ms. Un autre essai, lancé depuis le looking glass de NTT présenté comme londonien, atteignait 181,747 ms après Ashburn et Washington.

Le trajet témoin via Colt faisait tomber le même parcours vers l’adresse 93.178.170.33 à 22 ms. L’écart d’environ 150 ms était réel dans les échantillons publiés. Mais la cause suggérée au départ — GTT ne disposerait pas d’un accès européen convenable à TDC — ne résistait pas à la mesure suivante.

Depuis son propre looking glass à Londres, GTT atteignait TDC en une vingtaine de millisecondes. Les résultats d’Amsterdam tournaient autour de 12 ms ; ceux de Copenhague, entre 2 et 4 ms. La liaison européenne existait pour l’adresse testée. Le détour ne pouvait plus être expliqué par une simple absence physique ou par un réseau GTT condamné à remettre ce trafic en Amérique du Nord.

Ce renversement est le cœur du dossier. Il transforme une carte de chemin en enquête sur la route effectivement apprise et préférée.

Le test portait sur une boucle, pas sur le service

Le fil a été ouvert le 29 juillet 2026 par Peter Keller. Il signalait une latence persistante entre un site d’utilisateur à Cambridge et une destination hébergée sur l’AS3292 de TDC au Danemark. Le fournisseur géré par l’immeuble venait de changer de connectivité internationale. La concordance temporelle paraissait forte, mais Keller disait ne pas connaître avec certitude le nouveau fournisseur.

Les traces rendues publiques ne révélaient pas la destination applicative. Elles visaient 93.178.170.33, dont le nom DNS inverse désigne une adresse de boucle TDC. RIPEstat place aujourd’hui cette adresse dans le préfixe 93.178.128.0/18, annoncé par AS3292, et identifie AS3292 comme TDC Holding. Cette cible servait à comparer les chemins vers le réseau ; elle ne doit pas être présentée comme le serveur utilisé par l’usager.

Cette précision n’affaiblit pas l’observation. Elle en fixe le périmètre. Le chemin Cogent affichait une montée du temps aller-retour à environ 76 ms à Montréal, puis 175,604 ms au dernier saut TDC. Le résultat NTT montrait des sauts nommés en Virginie et à Washington avant d’atteindre 181,747 ms. Colt remettait le même point réseau à 22 ms par une interconnexion londonienne avec TDC.

Un nom de routeur n’est pas une preuve notariale de sa position. Le DNS inverse peut être ancien ou stylisé, les réponses ICMP peuvent emprunter des traitements différents, et un traceroute n’expose ni contrat ni préférence BGP. Ici, la progression des délais et la comparaison indépendante rendaient néanmoins l’hypothèse d’un passage transatlantique suffisamment solide pour poursuivre l’enquête.

La bonne discipline consiste à ne pas confondre cette première solidité avec une cause. Le trajet indiquait où chercher, pas encore qui devait changer quoi.

La contre-mesure de GTT a changé la question

L’essai depuis GTT à Londres a fourni un véritable contrefactuel : même cible, même opérateur soupçonné, résultat européen court. Depuis Londres, le chemin entrait directement chez TDC et se terminait aux alentours de 20 ms. Amsterdam et Copenhague confirmaient que GTT savait remettre ce trafic à TDC en Europe.

Dès lors, la question n’était plus « où GTT possède-t-il un réseau ? », mais « quelle annonce Cogent a-t-il reçue, et selon quelle relation ? ». La nuance est fondamentale. Deux opérateurs peuvent être présents dans les mêmes villes sans échanger la route concernée. Une carte de couverture ne garantit ni session de peering, ni politique d’export, ni préférence locale.

Un participant a ensuite publié un résultat du looking glass de Cogent en Allemagne pour 93.178.128.0/18. Le chemin AS affiché était 3257 3292 3292 3292 3292. Cogent apprenait donc ce préfixe par GTT, AS3257, avec plusieurs préfixages de l’AS3292 de TDC. Le résultat montrait également un prochain saut canadien et la communauté 174:22003.

Ce relevé ne révélait toujours pas l’intention commerciale. Il réduisait toutefois le problème à une chaîne vérifiable : préfixe annoncé, voisin qui le transmet, lieu de réception et politique de sélection. Le détour n’était plus une propriété mystérieuse de l’Internet ; il devenait le résultat d’options précises.

Le diagnostic final est rapporté, non certifié

Le 4 septembre, Keller a rendu compte de ses échanges avec le responsable du peering de TDC et un ingénieur. D’après lui, l’AS britannique n’annonçait le préfixe pertinent qu’à Cogent, alors qu’il disposait de trois autres transits. Cogent, de son côté, refusait un peering européen avec TDC.

Ces deux éléments expliquent beaucoup sans exiger une panne de fibre. Un réseau peut acheter quatre transits et n’en utiliser qu’un pour rendre un préfixe visible. Un transporteur peut traverser l’Europe tout en n’entretenant pas la relation de peering particulière qui créerait un chemin court vers TDC. BGP choisit parmi les annonces reçues, pas parmi les trajets géographiquement souhaitables.

Le fil ne contient pas de compte rendu officiel signé par Cogent ou TDC. Il ne montre pas les configurations de l’AS britannique. Il faut donc conserver l’attribution : il s’agit du diagnostic rapporté par Keller après ses échanges avec TDC. Cette limite n’empêche pas l’analyse ; elle interdit seulement de transformer un témoignage opérateur en vérité certifiée par tous les transporteurs concernés.

Les participants ont évoqué une motivation financière pour l’annonce limitée. Elle reste une hypothèse. Rien dans les pièces publiques ne démontre que le coût, plutôt qu’une erreur, une contrainte contractuelle ou un choix de sécurité, a produit la politique.

Une excellente réparation peut être une mauvaise clôture

TDC a, selon Keller, organisé une route directe avec l’AS britannique. Quelques jours plus tard, il a rapporté que les deux réseaux étaient présents au London Internet Exchange et que le raccordement semblait avoir été réalisé à cet endroit. Aucune vue publique de session ou d’export ne confirme le lieu ; le LINX demeure donc une localisation vraisemblable, non une preuve indépendante.

Le résultat opérationnel était positif : Keller a déclaré le problème résolu. Pourtant, la même mise à jour précisait que la route directe n’était pas redondante. En cas de panne, le trafic pouvait reprendre temporairement le détour par l’Amérique du Nord.

Ce détail définit l’état réel du système. Le chemin ancien n’a pas été supprimé ; il a été repoussé derrière la défaillance du nouveau. La latence normale s’améliore immédiatement, tandis que le risque se concentre sur une session, un port, un transport ou une politique d’export unique.

Une route bilatérale directe est souvent le meilleur remède à court terme. Les deux réseaux pertinents contrôlent la décision, la mise en œuvre peut être rapide et aucun changement général chez un grand transporteur n’est nécessaire. Mais ce succès visible peut aussi réduire l’urgence d’une correction structurelle chez le fournisseur britannique. Tant que le chemin direct fonctionne, l’annonce limitée à Cogent ne se voit plus dans l’expérience quotidienne.

La panne devient alors le seul test du secours. Sans retrait contrôlé de la route primaire, les opérateurs savent que le mode normal est bon, mais ne savent pas si le repli reste acceptable.

Documenter la décision, pas seulement le tracé

Un dossier de réparation utile tiendrait en quatre lignes techniques. La première nommerait le préfixe britannique et chacun des transits auxquels il est effectivement exporté. La deuxième enregistrerait le lieu, le propriétaire et les routes acceptées de la session directe. La troisième identifierait un second chemin européen indépendant. La quatrième conserverait des mesures avant, après et pendant le retrait volontaire du chemin principal, lancées depuis les extrémités affectées dans les deux sens.

Cette fiche ne vise pas à faire du traceroute une vérité absolue. Elle associe au contraire chaque type de preuve à la question qu’il peut trancher. Les sauts et les RTT montrent un symptôme. La table BGP montre l’annonce choisie. Les politiques d’export indiquent le détenteur du levier. Le test de panne révèle si la réparation constitue une architecture ou une exception.

Dans le fil RIPE, les trois premières étapes ont progressé publiquement. La quatrième reste ouverte. C’est là que se situe désormais le risque professionnel : non dans le détour constaté en juillet, mais dans le jour où la route directe ne sera plus disponible.

Limite des preuves

Les valeurs de latence et les sorties de route sont celles publiées par les participants. Le diagnostic et la réussite du correctif proviennent du compte rendu de Keller après contact avec TDC. RIPEstat confirme l’identité actuelle du préfixe et des AS, pas l’état historique de chaque route. La documentation RIPE Atlas sert à rappeler que l’annotation géographique par DNS inverse et géolocalisation reste sujette à erreur.

Sources