Résumé

  • Créé par Philip F. Smith le 23 février 1999, le Routing Report analyse chaque jour les meilleurs chemins vus par un routeur APNIC au DIX-IE et calcule notamment ce que deviendrait la table après agrégation maximale par AS d’origine.
  • Son autorité vient de la transparence et de la continuité, non d’un pouvoir de police : une vue unique ne révèle ni tous les chemins ni toutes les raisons commerciales, mais elle rend les anomalies comparables et oblige à formuler une explication.

Une mesure qui commence par reconnaître sa propre frontière

Le routage inter-domaines résiste aux classements moraux simples. Une entreprise qui annonce de nombreux préfixes plus spécifiques peut gaspiller de l’espace dans la table mondiale. Elle peut aussi protéger un site, répartir du trafic entre plusieurs fournisseurs ou appliquer une politique contractuelle légitime. La même trace observable recouvre des intentions différentes.

Le Routing Report ne résout pas cette ambiguïté en déclarant un vainqueur. Il publie plutôt une série de questions calculables : combien de routes sont visibles, combien subsisteraient après agrégation maximale pour chaque origine, quels préfixes sont plus petits que l’allocation enregistrée, quels numéros d’AS semblent absents des registres, et comment les annonces se comparent aux autorisations RPKI.

Cette forme compte. Elle transforme un reproche vague — « la table grossit trop » — en dossiers que l’opérateur concerné peut vérifier. Mais elle ne donne à l’auteur du rapport, ni à APNIC, le droit de réécrire la politique d’export d’un réseau. Le rapport observe une surface de contrôle distribuée ; il ne la centralise pas.

Le même poste d’observation depuis 1999

La description officielle date le premier rapport du 23 février 1999. Sa source historique est un routeur d’APNIC présent au DIX-IE, aussi appelé NSPIXP2, à Tokyo. Le traitement prend les chemins marqués comme meilleurs par BGP ; lorsqu’aucun n’est marqué, il retient le premier, donc le plus ancien.

Ce choix exclut les chemins alternatifs. Il ne montre pas ce qu’un autre opérateur importe, ce qu’une politique locale masque, ni ce qu’un routeur situé sur un autre continent choisirait. Le résultat n’est donc pas « la table de l’Internet ». C’est la table sélectionnée à ce point de vue, traitée selon une méthode documentée.

La restriction offre pourtant une qualité rare : la comparabilité dans le temps. Changer sans cesse de source pour rechercher une impossible exhaustivité rendrait les mouvements difficiles à interpréter. Une fenêtre stable permet de distinguer une tendance durable d’une modification de l’instrument. Le lecteur peut contester le champ de vision précisément parce qu’il sait où la mesure a été faite.

L’agrégation comme contrefactuel, pas comme ordre

Le calcul emblématique regroupe autant que possible les préfixes contigus annoncés par le même AS d’origine. Il produit une table hypothétique. Celle-ci ne tient pas compte de toutes les contraintes de trafic, de résilience ou de contrat ; elle indique l’écart entre les annonces réellement retenues et une borne construite à partir de l’adressage et de l’origine.

Dans le résumé DIX-IE du 27 août 2026, la table IPv4 comptait 1 067 679 entrées. L’agrégation maximale par origine la ramenait à 409 542, pour un facteur de désagrégation de 2,61 ; 527 020 agrégats uniques étaient recensés. Ces nombres ne prouvent pas que plus de 600 000 routes sont inutiles. Ils localisent la différence qu’il faut ensuite expliquer.

Le même instantané observait 79 000 AS, dont 11 114 classés comme transit et 602 uniquement comme transit. La longueur moyenne du chemin AS était de 4,7. Là encore, il s’agit de la structure visible depuis ce routeur. Les classements ont moins de valeur comme palmarès que comme séries : une rupture soudaine chez un AS mérite une enquête, alors qu’une position isolée peut refléter un modèle d’exploitation stable.

Trois plans de vérité qui ne coïncident pas toujours

BGP, le registre des ressources et les ROA ne font pas la même affirmation. BGP indique quel chemin est effectivement sélectionné. Le registre consigne une attribution et des informations administratives. Un ROA autorise cryptographiquement un AS d’origine pour un préfixe, jusqu’à une longueur maximale définie. Les comparer révèle des écarts ; aucun des trois ne suffit à raconter l’incident.

Au 27 août 2026, le rapport IPv4 dénombrait 732 044 routes avec un ROA valide, 1 417 invalides et 334 218 sans ROA. Il signalait aussi 1 322 préfixes dont l’AS d’origine paraissait non enregistré, 524 provenant d’espace d’adressage non alloué, une route d’espace spécial et 349 520 préfixes plus spécifiques que leur allocation.

Une invalidité RPKI appelle une vérification, pas un verdict automatique. Le ROA peut être périmé, son maxLength trop strict, ou une migration légitime encore mal synchronisée. L’absence de ROA n’est pas une invalidité. Un écart de registre peut venir d’un retard de mise à jour ou d’une mauvaise correspondance entre jeux de données. Le rapport est utile parce qu’il sépare les catégories ; le lecteur doit préserver cette prudence.

Le résumé IPv6 comptait le même jour 242 653 routes, dont 197 504 valides, 105 invalides et 45 044 sans ROA. Il voyait 32 667 AS et une longueur moyenne de 4,8. La table est plus petite que celle d’IPv4, mais les questions de responsabilité, d’agrégation et d’autorisation restent entières.

La pression des pairs n’est pas une police du routage

Rendre publiques les annonces les plus désagrégées crée une forme de discipline. Un ingénieur peut retrouver son AS, comparer la semaine précédente, puis corriger une fuite ou documenter une exception. La visibilité réduit le coût de la question : il n’est plus nécessaire de construire soi-même tout le jeu de données avant de contacter un pair.

Mais la visibilité ne garantit pas l’obéissance. Le compte rendu du SIG routage d’APNIC en 2001 notait déjà que la pression initiale des pairs semblait s’atténuer. La discussion reconnaissait aussi la réticence justifiée des RIR à policer les opérations et l’existence possible de raisons commerciales à une désagrégation visible.

Ce constat définit la juste portée du dispositif. Si APNIC transformait un indicateur en règle universelle, il devrait arbitrer des politiques de trafic qu’il ne contrôle pas et dont il ne connaît pas tous les risques. Si personne ne publiait rien, le coût collectif de la croissance de la table resterait invisible. Entre les deux, le rapport apporte la preuve et laisse l’opérateur répondre de son choix.

Une œuvre personnelle soutenue par une infrastructure collective

La biographie de NSRC situe Philip F. Smith dans une longue pratique de BGP, de conception de réseaux de fournisseurs et de formation opérationnelle. Le rapport porte cette culture : montrer une configuration réelle, rendre les hypothèses inspectables et permettre à celui qui exploite le réseau d’agir.

Il ne faut pourtant pas en faire le récit d’un inventeur solitaire. Le site crédite APNIC pour l’hébergement et l’accès au routeur, Tony Bates pour l’inspiration, Geoff Huston pour ses suggestions, ainsi que les personnes ayant signalé des erreurs. La permanence du service dépend de cette chaîne de coopération.

Cette thèse se distingue aussi de l’article BTW déjà consacré à la formation d’opérateurs par Smith. Une formation transmet des pratiques reproductibles à des personnes. Le Routing Report renouvelle une preuve publique à laquelle ces personnes peuvent revenir. L’un développe la capacité humaine ; l’autre maintient une mémoire observable du système.

Multiplier les fenêtres sans inventer l’omniscience

La réponse à un point de vue partiel n’est pas de le rebaptiser vérité mondiale. Elle consiste à comparer plusieurs points de vue. Le projet d’analyse BGP pour les réseaux de recherche et d’éducation de NSRC utilise plusieurs flux et expose sa méthode. Les convergences gagnent alors en poids ; les divergences deviennent elles-mêmes informatives sur les politiques d’import et d’export.

Les IXP offrent une autre échelle. Un article APNIC de 2025 explique comment ils peuvent soutenir des mesures proches des conditions locales. Des observatoires régionaux voient des chemins et des incidents qu’un collecteur lointain peut manquer.

Même une constellation de collecteurs reste biaisée par les pairs, les horaires et les politiques qui l’alimentent. La bonne pratique n’est donc pas d’additionner les routes jusqu’à obtenir un chiffre prétendument absolu. Il faut conserver la provenance de chaque vue, comparer les méthodes et chercher une corroboration indépendante.

Ce que l’opérateur peut réellement faire

Une hausse soudaine du nombre d’annonces d’un AS peut déclencher une revue de changement. L’écart avec l’agrégation maximale permet de trier les routes indispensables à l’ingénierie de trafic de celles qui subsistent par inertie. Une route RPKI invalide appelle une comparaison entre l’annonce, l’origine, le maxLength, l’heure de modification et l’intention du détenteur avant toute action de filtrage.

Un acheteur ou un dirigeant ne devrait pas transformer le rang de désagrégation en note de qualité. Une table plus petite peut masquer une résilience moindre. Les bonnes questions portent sur la justification des exceptions, la synchronisation entre BGP et ROA, le propriétaire de la correction et le délai de réaction.

Pour le chercheur, la série quotidienne fournit des dates à rapprocher d’une acquisition, d’une panne, d’un transfert d’adresses ou d’un déploiement RPKI. Elle détecte une rupture mais n’en établit pas la cause. Celle-ci exige des journaux, des annonces d’opérateur ou d’autres collecteurs.

Sources